Le second ouvrage de l’historien Bruce Mateso, paru en 2022.
Illustration de couverture, Milora Lipscomb

Depuis des territoires ouest-africains, les réalités de régions continentales bien plus éloignées, le semblent tout autant en dehors d’évènements communément médiatisés, et qui de façon récurrente peuvent laisser des impressions assez caricaturales à long terme.
C’est le cas de l’Afrique centrale et particulièrement de son Histoire, dont les bribes qui nous parviennent sont fréquemment liées à la période coloniale, à des prismes transposés, ou axées autour de protagonistes des décolonisations, s’étant démarqués par une collaboration préjudiciable ou une opposition à l’entérinement d’ordres imposés.

Ce qui nous amène à parler du nouvel ouvrage de l’historien Bruce Mateso, qui nous dévoile un univers méconnu. Il est celui du fondateur du royaume Kongo, qui paradoxalement est l’un des plus étudiés depuis des siècles, tant par la richesse de ses cultures que par sa sophistication politique et son dynamisme économique, mentionnés dès le XVIe siècle.

Vue de Mbanza (connue tardivement sous le nom de São Salvador), capitale de Kongo Dia Ntolila, située en terre angolaise.
Gravure de Manesson Mallet, 1683

Les empires, royaumes et entités politiques africaines médiévales (l’on se permettra ce qualificatif), fascinent des personnes de tous horizons. Ils sont aussi assez souvent, la cible de propos ou de réflexions traduisant une méconnaissance de leurs réalités historiques, qu’elles soient de l’ordre de la gouvernance ou du culturel. Ce qui se comprend notamment, par une tendance prépondérante à de la généralisation.
Nimi A Lukeni Le roi forgeron, tel est un titre assez explicite de cet opus, nous immerge dès le début dans une aventure mouvementée et intrigante. Il nous dévoile comme de main d’initiée, des terroirs de régions forestières du centre du continent, en usant habilement de l’une des langues locales, de phrases aux sens énigmatiques, et de captivantes descriptions de scènes. Tant d’éléments qui transportent le lecteur, et réussissent à faire de lui un spectateur privilégié d’une épopée aussi entrainante que rocambolesque.

Mpù, bonnet chefal en textile, daté d’avant 1674, National Museum of Denmark, Copenhagen

Si l’on entend quelques fois au détour de discussions, mentionner des personnages issus de cette région au cœur d’imbrications géopolitiques multiples, déjà perceptibles plusieurs siècles auparavant, ils se réduisent souvent à quelques figures dont la renommée a pu briser les frontières.
C’est notamment le cas du roi Nzinga Nvemba, plus connu sous le nom d’Alfonso Ier, ayant régné durant le XVIe siècle, ou encore de la reine Nzingha Bandi Kia Ngola, dont le règne s’étendra sur le XVIIe siècle. Cette dernière fut notamment souveraine du Ndongo et du Matamba, des contrées qui sont d’ailleurs évoquées par Bruce Mateso lorsqu’il relate ce fabuleux cheminement.

Cette fois-ci, il est question de celui qui est considéré comme un pionnier, le bâtisseur de Kongo Dia Ntolila, territoire qui couvrit probablement aux alentours du XIVe siècle, des terres actuelles de la République du Congo, jusqu’en Angola.
D’entrée de jeu, une démarche qui frappe, est celle qui consiste à jeter les bases du récit en confortant et légitimant la force de ce dernier, et cela est un euphémisme tant l’auteur nous présente l’intimité de parcours, touchant à ce que des cultures africaines ont de plus réservé. En introduisant quatre personnages féminins, qui constituent en quelque sorte un socle du pouvoir politique kongo, que sont Nkenge, Nsona, Kandu et Konzo, dès le départ, la place fondamentale et non figurative du féminin dans cette société, se précise.
Cette idée se confirme entre autres, par l’entremise de la conquérante Sûndi, sœur si impressionnante et si proche du futur Mwene des Mwene, ou encore par la carrure et la hardiesse de Nzinga dont il sera l’époux, témoin de sa bravoure qui n’aura d’égale que sa fierté.

Mopamba, épée courte kongo de forme différente de celle de Sengele, datée de la période allant du XIXe au XXe siècle.
Bowers Museum, California

L’usage d’un kikongo, donne toute sa force à l’évocation à la fois des objets, mais aussi aux dialogues, en nous laissant investir des imaginaires qui autrement, auraient été accessibles de façon bien moins attrayante.
Ce roman, parsemé de scènes remarquables qui tiennent en haleine par leur écriture et les sensations qu’elles communiquent, définitivement, séduit. L’on ne saurait ne pas mentionner, la confrontation du personnage principal avec ces deux léopards qu’il arrive à tenir en respect sous le regard plein de sens de Mâ Nkunku, son imposant compagnon des débuts. Celui qui d’ailleurs sous certains aspects, pourrait laisser penser à un autre, c’est-à-dire Nànga a Kongo dont l’on découvrira avec émotion, le destin.

L’on ne saurait également passer outre des tournants et métamorphoses politiques, nous conduisant jusqu’à Luanda, nom assez évocateur, et dont nous tairons les motivations, afin de conserver non seulement le génie, mais aussi la beauté de cette aventure. Dans un contexte de tensions, notamment avec des téké aux extrémités de son désormais vaste royaume, la constitution progressive de celui-ci, laisse entrevoir des implications dont le lecteur se délectera.

Ntaku, cuivre en bobine, ayant également servi comme monnaie, XIXe siècle, Bowers Museum, California

Téméraire, quelques fois à la limite de l’insolence, armé de l’impulsivité de ceux qui s’égarent, mais toujours d’une vivacité d’esprit déconcertante, Nimi A Lukeni, le fils de Lukeni Iwa Nsânza, se dévoile dans une fragilité qui est force.
Elle est celle de l’enfance ouverte à la découverte, traversée par les émotions devant la condition de sa mère, mais aussi se révèle dans le courage du chasseur intrépide et du chef entre les mains duquel reposent des vies, qu’elles soient celles d’adversaires méconnaissant sa fougue, ou de fidèles abandonnés à sa sagacité lorsque l’inconnu apparait terrifiant.
L’on grandit, évolue, avec ce personnage, qui ne cesse d’être là où l’on ne l’attend pas, comme pour dire au lecteur, qu’il incarne ce qui dépasse l’entendement, qu’il est mortel tout en étant insaisissable. Il est homme tout en étant investi, de ce qui semble être une tâche que Nzambi A Mpungu lui-même lui permet d’accomplir, non sans difficultés et obstacles, et jamais sans être exposé à ses propres erreurs.

Nlûnga, bracelet en alliage cuivreux, XVIIe – XVIIIe siècle, Smithsonian National Museum of Art, Washington, DC

De la décision précoce de suivre sa propre voie, aux doutes surgissant de sa confrontation brutale au Mfumu, roi de Mpàngala, en passant par la négligence de lois respectables, lui imposant l’humilité face aux Nkulu, ancêtres, et aux forces qu’il ne peut subjuguer, Nimi A Lukeni construit sa légende.
Il le fait, non pas dans une précipitation insensée ou dans une succession d’étapes prévisibles, mais dans le bénéfice tiré d’un apprentissage duquel il ne peut se défaire, et de l’obéissance à ce qui ne dépend aucunement de sa bravoure si prompte à être affichée.

Du vieil homme Mbénza, le Ngàngà N’lôngo, prêtre, présent à un moment charnière de son enfance, au mystérieux Nsàku né Vûnda, la sagesse des anciens se heurte régulièrement à l’imprudence et à l’arrogance de l’inexpérience. Cela afin de produire un tournant surprenant, dans la vie du jeune et étonnant forgeron, qui fut un Ngàngà Lufu, de Vungu.

Il est le tenant d’un métier noble, travaille les alliages, privilèges des élites, incontournables dans de multiples traditions africaines, spécialité portée par différentes philosophies. Du Folibazâ des kweni (gouro), artisan du précieux Sompe, aux Ayato de l’ancien Danxômè, ces créateurs d’œuvres sacrées ou d’équipements de bataille, ont été des fidèles indispensables aux Dìlî et Dada, autorités respectives de ces peuples.

Nous écartant de cette légère digression pour revenir à notre sujet, ce sont des méditations suscitées par les Bingana, proverbes en langue locale méticuleusement traduits – à ce titre des médiums forts utiles – que nous livre l’historien. L’on serait tenté de l’imaginer lui-même, en protagoniste de ce récit. Celui qui se fait appeler Ngwa Nkasi (L’Oncle maternel), un fort symbole dans la tradition kongo, nous permet tel un averti d’approcher avec curiosité et respect depuis des lieux distants et variés, cette culture, nous autorisant à saisir des termes, des matériaux, et pénétrer des imaginaires autres.

L’ouvrage se présente également comme un canal, qui nous fait retrouver des caractéristiques africaines relativement diffuses. La symbolique d’un félin quasiment inséparable de l’exercice de pouvoirs politiques (Kuá, Kpô, Ngo, le léopard, créature majestueuse et crainte, Nkonko, totem kongô), le dévoile dans sa force et les mystères qu’il incarne. À l’instar de monarques Bini Edo, la peau de celui-ci, ce revêtement magnifiant le prestige du dignitaire, fera l’objet d’une attention particulière et un tant soit peu iconoclaste, provenant du petit garçon de Mpuku Nimi.
C’est d’ailleurs tel un Ngo défié, blessé, dans le silence et le calme de sa fureur, que l’impertinent affrontera sa tante de sang royal, face aux Simbi, esprits de la nature, dans un moment dont seul l’univers a la compréhension profonde de la signification, d’évènements aussi inattendus.

Revêtement de haute qualité, fait de fibres de raphia, porté, répertorié en 1734, Metropolitan Museum of Art, New York

Pour les amoureux des arts subsahariens et de leur beauté, Nimi A Lukeni Le roi forgeron de Kôngo, est aussi une vitrine sur des réalités significatives, par leur portée et dimension.
Décrire des habitats traditionnels, dans la modernité locale de l’époque, et des productions architecturales d’un âge africain ancien, c’est porter près de regards actuels une identité fascinante. Celle dont les expressions multiples, ont participé à constituer la substance d’une culture qui s’est imposée d’abord dans son cadre continental, avant d’interpeller et d’impressionner d’autres, à la suite de Diego Cão au XVe siècle.

Détailler des costumes d’époque revêtant nobles, proches des cours royales, et personnes modestes, c’est agrémenter des visions, les arroser, instruire, tout en faisant revivre ce qui ne peut être en réalité écarté de la culture, dans son expression la plus prolifique et la plus entière. Du tranchant des Nsengele, en passant par le tomber du Lubongo, – que l’on imagine aisément – aux Mpù et Nlûnga portés respectivement sur la tête et sur les bras, c’est aux côtés de nombreux instruments de musique égayant et rythmant la grande variété de cérémonies, que le tout s’anime.

Forgerons kongo, gravure extraite de Cavazzi, Istorica descrizione de’ tre’ regni Congo, Matamba, et Angola , Bologna, 1687

Ces lignes écrites, ne sont pas celles d’un simple roman historique, si l’on peut se permettre cette affirmation, mais un testament que lègue le vécu et la vision, de cet intrépide petit enfant, ce Nlêkê. Il est ce jeune pousse qui fit des humiliations de sa mère, de l’affection de celle-ci, et de l’idée qu’il avait de lui-même et des siens, une force comme l’on en a peu vue auparavant, pour s’ériger telles des racines fortes que l’on ne peut maintenir invisibles en terre, et devenir ce Mfumu, ce roi, puis ce Ntolila resté dans les mémoires.
Lui qui une fois dans le passé, aura forgé ses propres armes et celles de ses compagnons, pour une quête partie des terres de son père – non sans son aval, sous la bienveillance de sa mère – accomplira une œuvre allant au-delà de sa personne, pour toute la descendance kôngo et donner ainsi une leçon aux humains tout entiers, les Bantu.

Cet ouvrage écrit de façon agréable, serait, nous le pensons, un excellent outil à destination des personnes désireuses de s’imprégner d’une histoire passionnante et peu connue, déclinée par une fiction saisissante. Ses lignes mêlent sérieux de la recherche et décontraction de moments de vie et d’échanges simples.
Il serait de toute évidence utile aux plus jeunes, qui sont à faire grandir dans un lien prolifique avec l’Histoire de leurs ancêtres, celle qui est désormais la leur, et qui appartiendra à leur descendance. Peut-être que nous le verrons un jour, inscrit comme lecture de choix dans des cadres éducatifs officiels, et cela ne serait que conférer à un travail qualitatif et digne de respect, la dimension qui devrait être la sienne.

Il ne nous laisse pas sur notre faim, mais satisfait, émeut, et renforce notre appétit pour la plume de ce jeune auteur africain.


Par Aidy